MICHEL BOUNAN

L'ÉTAT RETORS

LA révolution industrielle a connu en France sa plus rapide expansion au cours du second Empire en même temps qu'étaient posées les bases d'un véritable Etat moderne. Autoritairement établi par un coup d'Etat, maintenu par une police omniprésente et efficace, le nouvel instrument de gouvernement était indispensable à l'ambitieux projet de ses promoteurs. Deux cent cinquante mille fonctionnaires sont liés par serment au chef de l'Etat et étroitement surveillés par les préfets; les magistrats, assimilés aux fonctionnaires, sont nommés et révoqués par décret; la presse est soumise à de multiples contraintes financières et menaces judiciaires ; les opposants au régime sont purement et simplement déportés en Algérie. Ce sont ces moyens et le «pacte de sang» avec l'armée qui ont permis la militarisation du travail productif et l'extraordinaire essor industriel.

Les banquiers, les hommes d'affaires et les industriels, qui soutenaient ce régime, se considéraient, en général, comme des philanthropes ; beaucoup étaient sincèrement convaincus par les doctrines socialistes de Saint-Simon, et la présente dictature ne devait être qu'une étape intermédiaire vers cette ère nouvelle et bien-heureuse qu'un autre saint-simonien appellera plus lard «la grande relève de l’homme par la machine».

Des 1860, la poigné de fer se relâche en effer sans qu’apparemment aucune force réelle d’opposition l'y contraigne (les historiens expliquent ce mystère par «la sympathie» que Napoléon III avait toujours marquée a l'égard des classes dites «laborieuses»). Des pouvoirs sont donc rendus aux élus et l’Etat facilite lui-même la création d'un grand parti uni d'opposition. Simultanément, des contacts sont pris avec des délégués ouvriers, on les encourage à rencontrer leurs camarades trade-unionistes anglais, on crée des chambres syndicales, le droit de grève est enfin reconnu. L'Empire a terminé sa tâche, la démocratie moderne peut fonctionner. Il y aura encore le soubresaut de la Commune, et puis plus rien pendant un siècle, même entre les deux guerres mondiales, à l'occasion des sursauts plus tardifs de l'Allemagne, de l'Italie, puis de l'Espagne. En définitive, on peut dire que le second Empire français a accompli seul en quelques années l'œuvre des dictatures européennes et celle de leurs libérateurs, c'est-à-dire la grande relève de l'homme d'Etat par ce que Nietzsche appelait «le plus froid des monstres froids».

En1864, l'année même où est fondée à Londres l'Association internationale des travailleurs, Maurice Joly écrit et publie son Dialogue aux Enfers entre Machiavel et Montesquieu. Ancien enfant rebelle, familier du barreau et futur exilé, il observe avec une extrême lucidité la mise en place des nouveaux mécanismes du pouvoir.

Machiavel est ici le porte-parole du despotisme moderne. Il expose cyniquement ses buts, ses procédés et leur développement historique. Initialement la force brutale, le coup d'Etat militaire, le renforcement de la police et de l'armée, la prééminence des hauts fonctionnaires sur les élus, la mise au pas des magistrats, de l'Université, de la presse.

Mais la force, ostensiblement déployée, suscite toujours des forces contraires. Elle n'est utilisée que pour modifier en quelques années les institutions, la Constitution, et pour créer des formes légales au nouveau despotisme. Ainsi l'emprisonnement des journalistes doit être relayé rapidement par des dispositions économiques sur la presse et par la création de journaux dévoués au gouvernement. Une telle tribune associée à d'astucieux découpages électoraux permet de maintenir une tyrannie élue au suffrage universel.

Pour en finir avec toutes ces vieilles formes d'opposition, partis, coteries, cabales, complots, qui gênaient tant les anciens despotes, l'Etat moderne doit créer lui-même son opposition, l'enfermer dans des formes convenables et y attirer les mécontents. Il doit en outre infiltrer tous les rassemblements, en prendre la direction et les dévoyer. Il doit même manipuler policièrement tous les complots clandestins, les surprendre, les égarer, les déconsidérer. Voilà le principal ressort du pouvoir moderne : parler « tous les langages » du pays afin d'en détourner le fleuve.

Un dernier mécanisme régulateur garantit enfin la perpétuation du nouveau régime : une telle société développe vite chez ses membres un ensemble de qualités qui travaillent pour elle. La lâcheté, la domesticité et le goût de la délation sont à la fois les fruits et les racines de cette organisation sociale. La boucle est bouclée.

La force brutale utilisée par les anciennes tyrannies n'a donc plus de raisons d'être, sauf en de rares circonstances. Au temps du machinisme on sait faire travailler les forces hostiles au moyen de dispositifs convenables. On peut même utiliser leur énergie domestique à réduire celles qui viendraient à surgir. Cette autorégulation est la base de toutes les sociétés vraiment modernes.

En face de ce nouveau pouvoir personnifié dans l'ouvrage de Maurice Joly par Machiavel, que représente Montesquieu? Les anciens principes politiques, moraux et idéologiques des hommes qui, un siècle auparavant, se préparaient à prendre la direction de lu nouvelle société. Le génie de Machiavel consiste à citer volontiers Montesquieu : l'actuel despotisme n'est nullement contradictoire avec ces fondements et cette idéologie.

Notre xxème siècle a richement illustré les thèses de Maurice Joly. Mais on aurait tort d'évoquer ici les multiples dictatures totalitaires où l'armée et la police s'affichent partout, où les tyrans ne dissimulent pas encore leur pouvoir. Le modèle décrit par Maurice Joly est précisément au-delà de cette étape historique : c'est celui du chef de l'Etat élu au suffrage universel, celui des hauts fonctionnaires inamovibles, celui des consultations électorales qui masquent la véritable cooptation du personnel politique. Ce mode de gouvernement n'est pas celui du parti unique, mais celui des pseudo-affrontements entre des partis politiques parlant «tous les langages» du pays, celui des faux complots organisés par l'Etat lui-même, celui enfin où l'appareil éducatif et médiatique, aux mains du même pouvoir, entretient un tel abaissement des esprits et des mœurs qu'il n'y a plus aucune résistance possible. Le système de gouvernement décrit par Maurice Joly est celui du complot permanent occulte de l’Etat moderne pour maintenir indéfiniment la servitude, en supprimant, pour la première fois dans l'histoire, la conscience de cette malheureuse condition.

Un tel ouvrage ne pouvait pas être toléré par un Etat moderne encore fragile. Il ne l'a pas été. Imprimé en Belgique en 1864 et introduit clandestinement en France, le Dialogue aux Enfers est immédiatement saisi par la police et son auteur est emprisonné à Sainte-Pélagie. La même année, une traduction allemande s'efforce de diffuser ce texte ailleurs. En 1868, nouvelle impression française, toujours en Belgique. Ensuite, le livre disparaît apparemment pendant quatre-vingts ans, inconnu de tous, sauf évidemment des services de police qui l'ont saisi.

L'interdiction policière de cet ouvrage n'était pourtant pas une riposte digne d'un pouvoir moderne tel que Maurice Joly en avait décrit le fonctionnement; et d'abord parce qu'une telle réponse était insuffisante à l'égard d'un texte dont son auteur remarque qu'il n'est pas seulement une œuvre individuelle mais qu'il est déjà le fruit d'un courant de pensée quasiment impersonnel. Voilà une force dangereuse qu'on peut certes réduire brutalement dans un premier temps, mais qu'un véritable Etat moderne doit pouvoir manipuler et faire travailler à son profit. Qu'est devenu ce livre et cette conscience du complot permanent occulte pendant toutes ces années où personne n'a jugé bon de le rééditer?

Au début de notre siècle paraît à Moscou un extraordinaire pamphlet, qui allait bientôt devenir un best-seller, et être le livre le plus vendu au monde après la Bible : Les Protocoles des Sages de Sion.

L'origine de ce pamphlet est aujourd'hui connue: c'est une falsification du Dialogue aux Enfers de Maurice Joly, selon un procédé que les situationnistes français appelleront plus tard une «maspérisation» (du nom d'un éditeur parisien qui s'était rendu fameux dans cet art). Ce procédé, qui consiste à s'emparer d'un texte important, à en changer certains mots, à supprimer quelques phrases, à en intercaler d'autres, permet de conserver la structure d'une analyse politique (dont on sait qu'elle rencontre déjà trop d'esprits disposés à la comprendre), mais d'en modifier la cible et d'entraîner ainsi un courant d'opposition, qui risquerait de devenir dangereux, vers des actions inoffensives ou même utiles aux manipulateurs. Il permet de capter les esprits pour les égarer ensuite, il illustre précisément le procédé exposé dans le Dialogue aux Enfers : parler toutes les langues afin d'en détourner le fleuve.

Maurice Joly a donc été victime de cette manœuvre qu'il avait dénoncée. Dans les Protocoles des Sages de Sion, on conserve l'analyse du Dialogue aux Enfers, le réquisitoire contre le complot totalitaire occulte, l'exposé précis de ses moyens convergents, financiers, politiques, policiers et médiatiques. Mais le complot étatique pour le maintien de l'ordre est remplacé par un prétendu complot juif visant à s'emparer du pouvoir mondial. Le texte falsifié se présente comme le procès-verbal d'une réunion ultra-secrète des chefs de la conspiration juive.

Qualifier, comme on l'a fait depuis, un tel procédé de «plagiat» laisse entendre qu'il s'agirait en quelque sorte d'une vague escroquerie littéraire aux dépens d'un malheureux auteur. Ajouter qu'il s'agit d'un « faux » et d'une « mystification » permet d'innocenter, avec soulagement ou regret, la malignité juive, et de conclure qu'en somme il n'y a pas de complot, si ce n'est, peut-être, contre les seuls Juifs. En vérité, cette falsification d'un texte effectivement important n'est que l'aspect superficiel d'une manœuvre bien plus générale qui est au cœur de la contre-révolution mondiale du xxe siècle.

Les conditions de fabrication et de diffusion des Protocoles permettent de suivre les grands mouvements de cette histoire.

La première édition paraît à Moscou dans l'agitation révolutionnaire du début du siècle. Henri Rollin hésite à en attribuer les mérites à la police secrète du tzar, la fameuse Okhrana, ou à la principale opposition ultraréactionnaire appuyée sur la grande propriété foncière . En tout cas ses deux premiers éditeurs sont connus : Krouchevan et Boutmi sont co-fondateurs des « centuries noires », organisation paramilitaire chargée d'armer des hommes de main pour assassiner des démocrates et des socialistes.

Pendant la première contre-révolution russe de 1905, l'ouvrage est diffusé massivement et le métropolite de Moscou en ordonne la lecture dans toutes les églises de la capitale. Puis sa diffusion se ralentit et le livre explose à nouveau en 1917. Les milieux de l'émigration russe l'emportent alors dans leurs bagages tandis que s'ins talle dans l'ancien empire des tzars un pouvoir ouvertement dictatorial.

Au cours de l'intense fermentation révolutionnaire qui succède au premier conflit mondial, les Protocoles sont traduits dans une quarantaine de langues et répandus dans toute l'Europe, aux Etats-Unis et au Japon. Ils y accréditent la rumeur, diffusée par d'autres émissaires, que les démocrates et les socialistes ne sont que des agents payés par une conspiration juive internationale pour s'emparer du gouvernement du monde. C'est un des instruments de la propagande nazie, d'abord en Allemagne, dans les conditions révolutionnaires qui succèdent à l'effondrement de l'Empire, puis dans sa guerre contre les pays à régime parlementaire. Si bien qu'Henri Rollin, agent des services secrets français, se permet de révéler en 1940 la supercherie et son origine. Son livre est presque immédiatement saisi par la police allemande et mis au pilon.

Après 1945, l'empire européen redevient «libéral». Il a réussi à détruire ou à intégrer les anciennes énergies révolutionnaires, grâce au travail efficace des partis staliniens et de leurs compagnons de route. Les Protocoles perdent alors leur utilité et ne survivent plus ici que dans quelques sectes de réserve. Ils ont trouvé un nouveau terrain de manœuvre dans l'agitation du tiers-monde qui suit, dès la fin de la guerre, l'effondrement des anciens empires coloniaux, et particulièrement dans les pays arabes où ils n'ont cessé d'être réédités et diffusés depuis 1951.

Récemment enfin, la disparition de l'Empire soviétique - et le terrible marasme économique qui l'accompagne - a vu resurgir le pamphlet au lieu même de son accouchement, brandi et diffusé par de curieux émissaires, devant de complaisants journalistes.

Les Protocoles des Sages de Sion ont été un des ouvrages de référence du moderne antisémitisme, dont la résurgence alimente encore périodiquement la problématique médiatico-universitaire. Il s'agirait, nous dit-on maintenant, d'une fausse théorie créée et diffusée par une « paranoïa collective » sortie tout armée de dizaines de millions de cervelles malades. On nous met donc sagement - mais fermement - en garde contre la tentation de «diaboliser le pouvoir» et d'imaginer partout un prétendu complot mondial aux mille tentacules économiques, politiques, médiatico-universitaires, véritable délire relevant d'une «phobie collective de type archaïque ».

On devra pourtant observer que les Protocoles n'ont pas été forgés dans la marmite diabolique de la «paranoïa collective », mais dans les coulisses policières d'un Etat autocratique; qu'ils n'ont pas été initialement diffusés par la rumeur publique mais par les bons soins du métropolite de Moscou et par deux policiers-éditeurs ; que le parti national-socialiste allemand qui s'en est inspiré n'a pas été porté au pouvoir par de folles émeutes mais par les industriels allemands qui l'ont financé; que l'ouvrage d'Henri Rollin révélant l'origine des Protocoles n'a pas été détruit par la « paranoïa collective », mais saisi et détruit par une police d'Etat; que les Protocoles n'ont pas été propagés aux Etats-Unis par une folle rumeur mais par l'industriel Henry Ford, qui savait faire travailler à son profit d'autres infirmes; qu'enfin ce livre n'est pas un «misérable faux grossier», une «névrose collective en plein XXème siècle », mais une manœuvre policière rationnelle, le fer de lance d'une guerre contre-révolutionnaire.

En vérité, l'antisémitisme est précisément à la critique sociale ce que sont les Protocoles au livre de Maurice Joly : non pas une théorie insensée, comme ne cessent de le répéter les naïfs, mais la contrefaçon policière d'une agitation révolutionnaire. Voilà la raison de son succès populaire : il parle la langue la plus dangereuse du pays afin d'en détourner le fleuve.

La propagande antisémite est diffusée partout où émerge la conscience du complot permanent de l'Etat moderne pour le maintien de l'ordre, conspiration incluant non seulement l'appareil étatique lui-même et les forces économiques dont il est l'instrument, mais les fausses oppositions spectaculaires, l'ensemble de la presse et des médias, le marché du travail et l'avilissement organisé de toute la vie publique.

Cette conscience, au cours de sa germination, est purement intuitive. Ainsi, dans les années soixante, une rumeur, qui n'était peut-être pas sans fondement, s'est propagée dans plusieurs villes de province : le nouveau commerce de vêtements et de sous-vêtements féminins, qui s'enrichissait du surcroît des séductions promises, n'était qu'un proxénétisme déguisé. La conscience onirique l'exprimait à sa manière : des jeunes femmes disparaissaient des salons d'essayage par des trappes et se trouvaient ensuite expédiées, pour être livrées à la prostitution, le long de canaux baudelairiens vers un voyage luxurieux. Ce n'est qu'après les graves événements de 1968 qu'une autre rumeur, dont les policiers n'ont apparemment jamais retrouvé l'origine, s'est greffée sur la première : en réalité, les magasins d'où disparaissaient les jeunes femmes étaient tous tenus par des commerçants juifs.

Un autre exemple actuel : on sait, depuis que les dictatures totalitaires du XXème siècle en ont transmis la méthode au monde entier, qu'un pouvoir moderne a les moyens de manipuler l'histoire à son profit. On devine qu'il a peu de raisons de se priver d'un tel avantage et l'histoire récente elle-même est devenue suspecte. Divers propagandistes réactivent alors la rumeur que le pouvoir est aux mains des Juifs coalisés. Ils trafiquent donc l'histoire à leur profit et ils ont inventé les chambres à gaz, les camps de la mort, l'antisémitisme lui-même. La voilà bien la dernière infamie des Juifs : avoir inventé un prétendu antisémitisme !

A la source des modernes persécutions antijuives, on trouve ainsi la conscience vague du complot totalitaire, de ses ruses, de ses manipulations. Dans un second temps interviennent de drôles d'émissaires que l'histoire révèle d'origine policière, ou que la police ne retrouve jamais. Derrière tout cela, bien sûr, les intérêts du plus froid des monstres froids, et les finances sont sans passions ; elles se déplacent selon leurs avantages. Quand le danger révolutionnaire s'éloigne, on incrimine la folie des tortionnaires (mais non leurs commanditaires), on dénonce encore la « paranoïa collective » et toutes les tentations de «diaboliser le pouvoir». C'est le temps des tribunaux et des sociologues. Ainsi, ceux qui servent d'hommes de main ou d'hommes de troupe à de telles manœuvres doivent apprendre de l'histoire qu'ils ne sont pas à l'abri des contrecoups du monstre froid : quand leur tâche canalisatrice et destructrice est accomplie, ils sont abandonnés, financièrement d'abord, défaits à Stalingrad, à Courbevoie, ou ailleurs, abattus froidement avec ou sans procès. Mais, bien sûr, l'émancipation définitive de l'antisémite devra passer d'abord par l'émancipation de la société dont l'antisémitisme est le dernier rempart.

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PASCAL avait sans doute d'excellentes raisons, au XVIIe siècle, de croire aux histoires dont les témoins se font égorger. Nous en avons aujourd'hui d'aussi bonnes de croire à celles que la police falsifie. Notre civilisation, qui s'est construite sur la domestication des forces naturelles dangereuses, a su de même se donner une direction capable de mettre à son service, en les falsifiant, toutes les forces dangereuses qui se sont dressées contre elle. C'est un navire qui avance contre le vent et grâce à ce vent.

Ainsi, l'angoisse, le désespoir, l'ennui, nés de l'inévitable vulgarité marchande, ne seraient pas a priori des forces sociales favorables si elles n'étaient adroitement détournées et utilisées à faire tourner la machine marchande. C'est pourquoi la publicité est aujourd'hui contrainte de promettre, à propos de néo-marchandises ou de n'importe quoi, ce que le monde marchand interdit généralement : l'aventure individuelle, l'originalité, la vie authentique. Ces mêmes forces négatives sont encore utilisées dans de multiples néo-métiers destinés à produire les néomarchandises. Et toute critique partielle de ce système est de même canalisée dans des partis politiques, groupuscules, néosectes, auxquels il suffit d'imprimer une légère déformation pour les mettre au service des institutions. De notre organisation sociale on peut dire qu'en somme c'est l'autogestion presque généralisée, plus la police.

L'art du détournement est bien le gouvernail de nos civilisations marchandes à leur stade actuel. Ce mot de «détournement» avait été employé jadis pour caractériser des procédés visant à rendre leurs vérités aux falsifications marchandes. Le terme est malheureux. C'est toujours la domination marchande qui détourne. Elle crée des leurres qui ressemblent aux objets désirés mais nécessairement falsifiés puisque tous les nouveaux désirs résultent de nouvelles privations produites par le monde marchand et convergent spontanément vers sa destruction : une crème bronzante, le métier de sociologue et les Protocoles des Sages de Sion sont bien les effets du même mécanisme.

Ce mode de gestion des sociétés modernes permet d'en déduire deux lois qui peuvent être d'une grande utilité :

  1. Les falsificateurs roulent toujours pour la police.
  2. Tout ce qui se maintient durablement dans les médias est nécessairement un leurre, souvent à double face, qu'il convient de retourner et de réunifier.

Car le mode de domination actuel n'invente quasiment rien. Il ne s'oppose même qu'exceptionnellement, et seulement dans l'urgence de la surprise, aux entreprises qui lui sont hostiles (Maurice Joly ou Henri Rollin en leur temps, Los Angeles ou Mantes-la-jolie aujourd'hui). Dans la mesure du possible, il tente de récupérer rapidement les forces qui s'y manifestent et de les mettre à son service.

Ainsi, la falsification policière du livre de Maurice Joly, et le succès médiatique de cette mystification, suffisent à garantir la dangereuse vérité de l'original. Le Dialogue aux Enfers n'avait été récemment tiré de l'oubli que pour démontrer la fausseté des Protocoles; alors qu'au contraire c'est l'opération médiatico-policière des Protocoles qui prouve la vérité de Maurice Joly.

Le machinisme a fait, certes, de grands progrès depuis un siècle, tant en ce qui concerne l'automation que les mécanismes de contrôle, l'utilisation de modèles théoriques ou les capacités d'intervention dans l'intimité de la matière; et sans doute ses progrès ont-ils été identiques dans le gouvernement policier des hommes. Mais, en définitive, les grandes lignes sont déjà tracées à l'époque de Maurice Joly. C'est dans les mêmes années où Gramme, Lenoir et Bell s'apprêtent à breveter la dynamo, le moteur à essence et le téléphone que l'auteur du Dialogue aux Enfers décrit pour la première fois les principaux mécanismes du monstre froid, la manipulation du langage, l'Etat-journaliste, l'omnipré-sence de la police, sous d'autres noms bien sûr, «si ce nom déplaît».

Les faux complots terroristes sont déjà à cette époque des moyens de gouvernement: «il faut qu'il y en ait». On les fera exécuter par des opposants au régime. Tout est dit en quelques phrases : « parler leur langage», «pénétrer dans leur rang», «il y a là des directions à donner, des forces à mouvoir », « ce sera là comme une annexe de ma police», «je suis ici le chef de leur école », « s'il s'y prépare un complot, le chef c'est moi». L'avantage est triple : découvrir d'éventuels conspirateurs, leur faire exécuter des opérations de basse police, les déconsidérer publiquement.

Notre siècle d'orthophonie médiatique et d'îlotisme généralisé, de prétendues guerres civiles et de faux terrorisme a sinistrement illustré le propos de Maurice Joly. Mais le chef-d'œuvre a été le détournement du Dialogue aux Enfers lui-même et l'organisation policière du faux complot juif. Il faut remarquer toutefois que si Hitler n'avait pas été ce rustaud, moqué par Staline lui-même, il n'aurait pas fait assassiner par ses hommes de main, pour plaire à ses commanditaires, les principaux chefs des SA. Un Etat moderne sait faire exécuter ces besognes par les opposants au régime. Quoi qu'il en soit, l'analyse de Maurice Joly s'en trouve aujourd'hui doublement accréditée, par les prolongements historiques qui l'ont confirmée, et par la falsification médiatico-policière qu'on a été contraint de lui faire subir.

Ce point de vue reste toutefois fragile dans un temps où tant de gens, notoirement qualifiés, prononcent des jugements autrement « autorisés » sur des problèmes du même ordre et prétendent «en finir» chaque semaine avec la question juive, le rôle de l'Etat, la défense des institutions dites démocratiques. Quant à nous, nous n'avons nullement l'ambition démesurée d'en finir ainsi avec d'aussi graves questions, qui se reposeront toujours, qui trouveront toujours de nouveaux interprètes et de nouveaux acteurs, bénévoles ou rémunérés, tant que nous n'en aurons pas fini avec cette civilisation elle-même.

De mauvaises nouvelles nous parviennent maintenant sur l'état de la planète et sur la survie de ses habitants. Il semblerait que d'avoir retourné, pendant si longtemps, toute activité vivante contre elle-même, ne soit pas vraiment profitable à la vie. Certains pessimistes affirment même qu'un désastre écologique et épidémique serait inévitable. L'inébranlable ordre du monde décrit il y a cent trente ans par Maurice Joly, et qui a fait tant de progrès encore, incite à penser en tout cas qu'une telle fin ne sera vraisemblablement pas contrôlée par les trop rares individus qui la verront venir, mais plus généralement subie. Beaucoup plus effroyablement, certes, par ceux qui n'en auront pas pris à temps la mesure.

 

 

 

 

 

 

Je vous avertis... de vous tenir toujours en défense; tremblez même dans la victoire; c’est alors qu'il fait ses plus grands efforts, et qu’il remue ses machines les plus redoutables.

BOSSUET

Dans la voie du bouleversement les meilleurs éléments sont toujours dépassés par les plus mauvais... Derrière le révolutionnaire honnête apparaissent bientôt ces existences troubles.

MARECHAL DE MOLTKE